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Il y a une vingtaine, une trentaine

d’années, lorsque l’on immigrait

c’était quasiment pour toujours.

À présent, nous vivons dans un

monde plus fluide, circuler est

devenu une manière de vivre,

presque un mode de vie. Et

puis revenir n’est plus impen-

sable. Voyez ce qui se passe avec

nombre d’immigrés turcs en Alle-

magne qui choisissent après des

dizaines d’années de vivre leur

retraite en Turquie.

Par ailleurs, la citoyenneté était

un modèle d’identification à une

société plus large, l’aspiration

vers un modèle de brassage et

d’intégration. Mais aujourd’hui ce

modèle est en crise. La commu-

nauté urbaine en supporte le

choc, car elle est en première

ligne avec ses quartiers peuplés

majoritairement d’étrangers.

Le maire face

au djihadisme

Le djihadisme touche une popula-

tion jeune définie par sa margina-

lisation. Ce sont donc autant des

jeunes issus de l’immigration que

d’autres, souvent repérés hâtive-

ment comme « convertis », qui

sont concernés. Le djihadisme

pose un problème redoutable au

processus d’intégration. Il est non

seulement le signe de son échec

mais celui de son inversion en son

contraire absolu. Le terroriste est

celui qui décide de se retourner

contre les siens dans une posture

de rupture et de déni de sens

puisque la société supposée le

faire grandir et lui transmettre

ses valeurs est considérée par lui

comme « impie », ne représen-

tant pas une « vraie » commu-

nauté, se situant loin de la soli-

darité qui doit lier d’authentiques

« croyants ».

Dans la plupart des cas, le

drame du djihadisme est que

les fanatiques qui s’y adonnent

ne connaissent rien au Coran,

ne comprennent pas l’Islam et

n’en ont qu’une représentation

violente, mythifiée et mystifi-

catrice. La guerre de Syrie avec

l’effet d’appel qu’elle joue en

termes d’invitation au djihad

s’est superposée à la situation

locale de marginalité vécue par

certains. Le maire se doit en tout

cas d’avoir une compréhension

d’ensemble de cette montée de la

violence, des haines et de la radi-

calisation.

Où se trouve la solution?

Dans la valorisation

des communautés ou

de la citoyenneté?

La France a un rapport particu-

lier avec les communautés. Avec

l’essor économique de l’après-

guerre, de 1945 à 1975, le pays

a eu besoin de bras et de talents

venus d’ailleurs. Des popula-

tions d’origine non-européenne

ou nord-africaine ont fini par

s’organiser durablement, avec le

regroupement familial, dans des

quartiers périphériques ou des

banlieues. L’objectif restait d’in-

tégrer ces familles. La commu-

nauté devait être dépassée dans

la citoyenneté. Le communau-

tarisme, voilà l’ennemi. C’est

pourquoi les débats autour des

insignes renvoyant à l’iden-

tité communautaire religieuse

ou du port du voile ont été

des moments de crispation en

France. Du point de vue français,

ces signes risquaient de renvoyer

à la résilience du communautaire

et, par voie de conséquence, de

favoriser le début d’un commu-

nautarisme c’est-à-dire l’affai-

blissement du caractère laïc de

la République. Cette approche

n’est pas la même à Londres ou

à Berlin. La visibilité du multi-

culturel en Grande-Bretagne ou

en Allemagne est différente et

plus facilement acceptée, bien

qu’Angela Merkel ait déclaré que

le multiculturalisme avait échoué

et que les Anglais sont devenus

très critiques de leur modèle

de juxtaposition spatiale des

sociétés. Le communautarisme

mène dans sa logique propre à

une juxtaposition des sociétés.

La France poursuivant un idéal de

laïcité, d’intégration et de mixité

sociale et ethnique n’a pas été

toutefois en mesure de maîtriser

le développement harmonieux et

intégrateur de ses banlieues par

exemple.

Dans un tel contexte, le maire a

doncundevoirdegestioncitoyenne

de la ville. Cela signifie qu’il n’a pas

à faire la promotion culturelle de la

diversité. Être attentif aux commu-

nautés de base dans leur diversité,

ce n’est pas inciter à la différence,

c’est gérer la diversité dans une

vision de solidarité.

Pour un nouveau rôle

du maire : gérer la

diversité dans une

vision de solidarité

Il y a souvent un déphasage

entre les politiques publiques des

maires dans le domaine social

et les besoins du terrain. Les

populations ne se reconnaissent

pas toujours dans les politiques

publiques telles qu’elles ont été

conçues en principe pour elles.

Cette incompréhension, cette

distance, devrait trouver un

début de solution dans la mise

en place de consultation de la

population, y compris étrangère.

Pourquoi pas des conseils locaux

des étrangers ? Aux maires égale-

ment de susciter, directement ou

indirectement, la création d’un

observatoire urbain. On pourrait

imaginer à partir de là un rapport

annuel de la diversité culturelle

et religieuse dans les villes fran-

cophones. Cet outil devrait

permettre au maire d’avoir une

gestion citoyenne du plura-

lisme communautaire avec trois

niveaux d’intervention : observer,

réguler, fédérer. En effet, le maire

est à la fois un :

observateur de la diversité,

médiateur de la conflictualité,

fédérateur de la pluralité.

Le maire médiateur est

attentif à la diversité et à la

manière dont les différences sont

vécues. Il est capable de sentir et

d’anticiper pour prévenir les fric-

tions communautaires. Le conseil

des étrangers auprès du maire

peut être un outil d’observation

et un relais pour la médiation

communautaire.

La vraie laïcité doit

pouvoir valoriser le pluralisme,

chacun pratiquant son culte

dans le respect et la liberté des

autres cultes. Dans ce contexte,

le maire doit développer des

relations avec les communautés

de croyants. Quant à la ville, qui

a aussi la vocation d’éduquer au

vivre-ensemble, elle doit conduire

au respect des convictions réci-

proques. C’est là une des lignes de

force d’une politique urbaine. En

France on bascule vite dans la cris-

pation symbolique dès que sont

évoquées des questions, signes,

fêtes, monuments touchant à la

religion, alors que beaucoup ne

connaissent plus la signification

des

symboles.Or,

lemairedoit faire

coexister des mondes multiples et

faire apprendre à vivre avec des

patrimoines et des symboliques

diversifiés. Si le maire a les yeux

tournés vers un horizon citoyen et

adopte une posture laïque dont il

ne doit pas se départir, il est aussi

garant du Bien commun et du

vivre-ensemble. Il doit aussi aller

vers tous ses administrés avec

une compréhension de l’homme

dans sa globalité et, dans le même

temps, dans le respect des cultures

propres afin de mieux rassembler.

Le grand récit à inventer est celui la

solidarité, une solidarité insérée,

concrète, en contexte, territoria-

lisée. Le maire doit développer un

projet collectif qui fédère et dans

lequel tous peuvent s’épanouir.

La religion facteur

de vivre-ensemble?

Les religions qui structurent

nos villes sont des ensembles

complexes. Toutes sont l’expres-

sion d’un dogme, qui nourrit la

croyance, avec un message d’ou-

verture et de tolérance. Chacune

possède des rituels qui rythment

le temps religieux. Elles ont leurs

commandements et leurs pres-

criptions. Enfin, elles disposent

d’une organisation plus ou moins

hiérarchique. Les États sont

demandeurs de structuration et

à la recherche d’interlocuteurs

officiels, ce qui souvent n’est pas

aisé pour certaines confessions.

Se pose donc la question de la

représentation et parfois même

de la représentativité de ces

interlocuteurs.

Mais ce qu’un maire doit avoir à

l’esprit est que la religion, surtout

dans le cas d’une communauté

en diaspora, constitue aussi un

référent identitaire pour des

femmes et des hommes en perte

de repères. Parfois les messages

d’ouverture sont oblitérés par ce

besoin d’identité qui se traduit en

solidarité témoignant de la force

vive des liens d’agrégation. Les

religions concurrencent l’État sur

ce terrain. Si la religion crée de la

solidarité communautaire, il est

nécessaire qu’il y ait en priorité

de la solidarité citoyenne. Dans

ce domaine, le maire doit se faire

pédagogue. Nul ne peut oublier

que, dans les frictions et les

heurts entre communautés reli-

gieuses, ce qui est cherché n’est

pas la conversion mais la volonté

de vivre entre soi. Le contraire du

vivre-ensemble…

Être attentif aux communautés

de base dans leur diversité, ce n’est

pas inciter à la différence, c’est gérer

la diversité dans une vision de solidarité

Regards

décalés

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Cahier de réflexion

des maires francophones

Paris -

France