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qui resitue le vivre-ensemble dans

l'histoire : Ernest Renan rappe-

lait, en 1882, que la Nation est

« une âme, un principe spirituel.

Deux choses qui, à vrai dire, n'en

font qu'une, constituent cette

âme, ce principe spirituel. L'une

est dans le passé, l'autre dans le

présent. L'une est la possession

en commun d'un riche legs de

souvenirs ; l'autre est le consen-

tement actuel, le désir de vivre

ensemble, la volonté de conti-

nuer à faire valoir l'héritage qu'on

a reçu indivis ». Le désir de vivre

ensemble s'appuie donc sur un

héritage qu'il convient de définir.

À la recherche

du fondement

d'une communauté

De quoi sommes-nous les héri-

tiers ? En quoi cet héritage

constitue-t-il le fondement d'un

vivre-ensemble qui a du sens ?

C'est à cette question qu'en-

tend répondre Régis Debray par

l'entremise de la fraternité. Le

dictionnaire la définit comme

« lien existant entre les hommes

considérés comme membres de

la famille humaine ; sentiment

profond de ce lien ». Contraire-

ment à ce qu'on pourrait croire

en effet, la fraternité n'est pas

d'abord un lien du sang ni l'affec-

tion naturelle des frères « dont

on sait surabondamment qu'il

porte plus au meurtre qu'aux

papouilles, à l'intérieur d'une

prison biologique » (moment

fraternité 232). Le mot

fraternitas

– remarque-t-il – apparaît d'abord

chez les auteurs chrétiens, il se

fonde sur l'égalité de tout homme

et de toute femme dans le Christ.

Car sans égalité, pas de fraternité

possible. « Des égaux en droit ne

sont pas nécessairement frères,

mais il n'y a pas de frères là où

règne la caste, l'ordre, le privi-

lège » (233).

Régis Debray fait la différence

entre le partisan de la fraternité-

concorde et celui de la frater-

nité-combat. Le premier est le

défenseur du droit, il pense avec

sa tête, « il a de la réserve et de

la retenue » (235). « Le frère

en armes a du ragoût, c'est un

remuant et un impulsif, porté aux

imprudences. Il pense avec son

cœur. » C'est dire que le vivre-

ensemble mérite à la fois d'être

organisé et défendu, il ne va pas

de soi. Il précise que la frater-

nité multilatérale est cousine

de l'amitié bilatérale. « L'amitié

berce, la fraternité secoue »

(230). Régis Debray n'insiste

pas sur le fait qu'à l'inverse de

l'amitié, la fraternité n'est pas

sélective. On choisit ses amis, pas

ses frères. On reçoit ses frères

à la naissance, on les reconnaît

souvent lors d'un combat. Dieu

transforme les croyants comme

la patrie transforme les membres

d'un même pays : en frères.

On voit ici pointer une idée qui

inspire l'une des idées les plus

originales et les plus fonda-

mentales de la pensée de Régis

Debray : toute communauté,

limitée par définition, ne peut

trouver en elle-même le fonde-

ment qui la fait vivre. C'est ce que

Regis Debray appelle le principe

d'incomplétude, principe scienti-

fique qu'il applique à l'approche

des communautés.

« C'est moins une thèse qu'un

constat : un "nous" se noue par

un acte, délibéré ou non de sacra-

lisation. Le sacré ne représente

donc pas un luxe personnel,

dépense somptuaire ou supplé-

ment d'âme, mais un bien de

première nécessité : c'est le plus

sûr moyen de mise en commun

dont dispose un ensemble flou

pour faire corps et se perpé-

tuer. » (19) « D'où vient le nous ?

De l'identification commune à un

supérieur » (critique de la raison

politique 213). N'allons pas croire

que cette affirmation serait l'aveu

implicite d'un principe transcen-

dant : « le centre d'une commu-

nauté est un sommet – que

nous désignerons comme trou

fondateur – assurant la direction

unique des rayons d'adhésion ».

(critique 258). « C'est une situa-

tion assez déplaisante à vivre,

mais assez comique à observer

que celle-ci : Dieu n'existe pas,

mais nous sommes politique-

ment condamnés à une existence

collective d'essence théologique ;

et à nous faire théologiens pour

comprendre quelque chose à

notre vie politique immédiate »

(Critique 263).

On n'est pas obligé de suivre

Regis Debray sur le terrain de son

athéisme. Croyants, agnostiques

ou athées, on n'en observe pas

moins que l'humanité ne puisse

se passer d'un référentiel sacré

pour exister en communauté.

Une question essentielle est celle

de la foi que l'on met dans ses

convictions. A défaut de croire

en Dieu, on peut croire que les

valeurs incarnées par telle ou

telle attitude religieuse, par tel

ou tel projet politique, par telle

ou telle civilisation ont du sens,

qu'on est prêt à les servir, à les

expliquer et les défendre, et

même à se sacrifier pour elles.

La dignité de la personne, les

droits de l'homme, le respect des

femmes, l'égalité des citoyens, la

justice sont ces valeurs univer-

selles partageables par tous les

hommes d'un même pays, avec

ce parfum propre qu'apporte le

génie particulier des peuples,

par leur histoire, leur géogra-

phie, leur culture.

Le vivre-ensemble célèbre

un référentiel commun

Le vivre-ensemble trouve ici

probablement son fondement :

un état avant d'être une action.

Si l'on peut tisser le lien du vivre-

ensemble, c'est qu'on a déjà

de bonnes raisons de le faire.

La similitude du genre humain

poussait les stoïciens à envi-

sager l'homme comme citoyen

du monde. L'

affectio societatis

s'ancre sur l'observation d'une

similitude, et cette similitude est

attirance réciproque. Avant d'être

une décision, le vivre-ensemble

s'appuie sur un déjà là, il rend

explicite une fraternité implicite, il

actualise un patrimoine commun.

Qu'on l'appelle Dieu, Mère Patrie,

Ancêtres, Tradition, Droits de

l'Homme, Valeurs des Lumières

etc., le vivre-ensemble célèbre un

référentiel commun, et ce réfé-

rentiel est voué à fonder, non pas

l'identité collective (trop frileuse,

trop repliée, trop exclusive) mais

l'appartenance commune.

« L'essentiel est commun ». « Ce

qui nous réunit est plus important

que ce qui nous sépare ». « Même

nos différends ne peuvent gommer

notre respect réciproque ». « Nous

sommes d'accord que nous ne

sommes pas d'accord ». N'allons

pas croire que ces affirmations

soient des banalités de bisounours.

Elles sont un combat de tous les

jours pour résister à la tentation

de voir en l'autre une menace

pure, à la tentation d'entériner

les conflits, de désespérer d'une

réconciliation, de transformer

les frontières naturelles en murs

infranchissables. Sans une fenêtre

ouverte sur un absolu crédible

qui la dépasse, la communauté

s'ennuie ou désespère, elle s'ex-

ténue en rivalités et en violences.

Le vivre-ensemble peut devenir

cette culture commune qui ouvre

le désir de tous sur une étoile de

sens. À chacun de l'élaborer, de la

partager, de participer à la trame

commune. Philosophes, artistes,

poètes, dirigeants et citoyens

responsables, tous sont convoqués

pour la célébration d'un vivre-

ensemble fraternel. S'il est vrai

que l'hypocrisie est l'hommage

que le vice rend à la vertu, le vivre-

ensemble version tiède et vide

est une pâle figure de la fraternité

citoyenne fondée sur une apparte-

nance commune, une histoire, des

valeurs, un sens commun.

La tentation du vivre-

ensemble contre

La difficulté est de faire émerger

une synergie plus forte que les

inimitiés et les dissidences. C'est

le rôle et le génie des leaders de

proposer une vision dans laquelle

chacun puisse se reconnaître

sans trahir sa singularité. Il ne

s'agit pas simplement de tolérer

les différences mais de recon-

naître positivement en chacun,

en chaque groupe, sa légitimité.

Cela suppose de comprendre les

enjeux communs, de convaincre

les opposants, d'être exem-

plaire en matière d'éthique pour

susciter la confiance. La grande

difficulté du vivre-ensemble en

situation de crise est d'éviter le

bouc émissaire : tisser un « vivre-

ensemble contre » paraît alors

plus mobilisateur qu'un « projet

doux » (l'expression est de Michel

Serres). L'intensité de la lutte est

toujours plus démonstrative que

le consensus mou d'une majorité.

Sauf si c'est l'existence même

de la communauté qui est

remise en cause pour une raison

exogène. Catastrophes écolo-

giques, guerres nucléaires, modi-

fications climatiques, déplace-

ments de populations, nous nous

avançons vers des problèmes

dont la solution n'est plus locale

mais planétaire. Alors oui, le

vivre-ensemble n'est plus seule-

ment souhaitable mais néces-

saire. Il n'est plus une option de

pays riches, mais un défi auquel

il s'agit d'apporter une réponse

énergique et universelle. Notre

survie en dépend.

Le vivre-ensemble s'appuie

sur un déjà là, il rend explicite

une fraternité implicite, il actualise

un patrimoine commun

Pensée

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Cahier de réflexion

des maires francophones

Paris -

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