Page 25 - Raisonnance - N

Version HTML de base

«qu’est-ce que l’éternité d’une ville ?» c’est ce rêve qui palpite au-dessus d’elle, car
depuis que l’histoire est histoire, cette ville accordéon, tantôt déployée, tantôt resserrée, a toujours
existé comme un chant et comme une plainte face à l’intense méditerranée d’asie. cette citation est
empruntée au poète francophone et beyrouthin salah steitié, qui a voulu marquer la survie de
beyrouth, ville sans cesse ruinée, puis refondée, ville de l’éternel retour des choses et des hommes.
Par Rachid Jalkh
Avocat,
ancien conseiller
municipal de
Beyrouth
L'éternité d'une ville
La reconstruction de Beyrouth
Carte d'identité :
Ville :
Beyrouth
Population :
2 100 000 hab (2013)
Densité :
24 706 hab/km
2
Beyrouth -
Liban
I
25
I
à la suite de quinze ans de guerre,
toute l’infrastructure de Beyrouth
et de tant d’autres régions a été
détruite ; le projet de reconstruc-
tion du centre-ville a commencé
au début des années 1990. Il est
considéré comme un des plus
grands chantiers de rénovation
urbaine au niveau mondial,
non seulement par sa surface
(191 hectares), mais également
par le mécanisme juridique et
le «mixage » avant-gardiste où
une opération d’intérêt public
a été confiée à une société privée :
Solidere.
L’opération de reconstruction avait
un projet politique assez ambitieux
qui visait à préserver le patrimoine
de la ville, ses vestiges et ses
monuments archéologiques et
historiques, tout en aménageant
également un milieu urbain fort
confortable ayant pour but la coexis-
tence du centre d’affaires avec
une zone résidentielle de premier
choix, ainsi qu’une région à desti-
nation touristique et attractive.
Vingt-trois ans après le lancement
du projet, peut-on, d’un regard
rétrospectif, retrouver ces idées-
phares qui ont animé, voire inspiré
le long parcours de la renaissance
de Beyrouth ?
Sans prétendre donner une
réponse ferme, ni énumérer les
points de réflexion, la réalité
actuelle du centre-ville suite à
l’évaluation objective des travaux
déjà exécutés et ceux en cours
d’exécution, nous permet d’iden-
tifier les différentes idées qui ont
prévalu soit avant le démarrage
des travaux, soit en cours de réali-
sation de ceux-ci.
Au premier plan, les vestiges
archéologiques furent à la «une»
des préoccupations, car en décou-
vrant les monuments d’une si
grande qualité, l’occasion unique
de mettre à jour la richesse du
centre de la ville a suscité l’intérêt
des plus grands archéologues et
historiens de par le monde. Ces
vestiges affirment et témoignent
de 5000 ans d’histoire étalés à
travers treize civilisations allant
des Phéniciens jusqu’à l’Empire
ottoman.
Solidere, consciente de ce fait, a
inclus dans ses statuts des dispo-
sitions permettant une intégration
des vestiges aux constructions
en cours, par souci de préserva-
tion, en harmonie avec les projets
immobiliers des investisseurs. Un
parcours piétonnier de quelques
centaines de mètres est en phase
préparatoire afin de relier les sites
les plus importants, permettant
ainsi aux visiteurs de découvrir en
une heure l’histoire si ancienne et
si riche de la ville.
Quant à la nouvelle architecture,
elle a prévu la sauvegarde et la
restauration d’environ 300 anciens
immeubles, afin de préserver
le cachet du tissu architectural
présentant les différents aspects
de la construction qui s’étend du
XVII
e
 siècle jusqu’à la période du
mandat français. Sans oublier la
volonté de préserver les églises et
les mosquées, visage caractéris-
tique de la coexistence pacifique
des familles religieuses et figures
de «proue» de Beyrouth dans un
Orient si controversé.
Ainsi, les citadins ont retrouvé
les arcades des grandes rues,
les immeubles qui abritaient les
familles avant 1975 ont connu
une parfaite restauration, tout en
conservant la couleur ocre des
façades qui caractérise les villes de
la région méditerranéenne.
Enfin, concernant les places
publiques et les espaces verts,
grands problèmes de l’ancien
centre-ville de Beyrouth avant
1975, les aménageurs, conscients
de cette situation, ont déployé un
effort considérable en intégrant un
bon nombre de places piétonnes
et d’espaces verts publics dans
le plan directeur. Le paysagisme
est le caractère des rues princi-
pales, l’obligation de planter les
parcelles non construites devient
un impératif. Sur ce point, citons
la création du grand parc public de
7 hectares dans la zone du front
de mer, en accordant une priorité
aux besoins urbains en perçant les
grandes rues pour la marche et
le vélo, dans une démarche qui a
rassemblé dans un seul endroit la
ville et la nature.
Beyrouth, longtemps meurtrie,
dans son centre et sa chair, n’a
néanmoins jamais cessé de vivre.
Le projet de sa reconstruction a
pu concilier les lieux de mémoire
et l’espace de la vie moderne. La
paix retrouvée a mis en valeur
ses singularités et ses beautés
multiples, apportant un témoi-
gnage supplémentaire de l’atta-
chement singulier et courageux
des Libanais tant à leur capitale
qu’à leur pays.
1
Cet article a été rédigé en lien avec la
direction des Relations internationales
de la société Solidere. Qu’elle en soit ici
remerciée.