Entretenir la diversité des territoires : devant la limite des modèles, cultiver l’intelligence des lieux

La mode est aux classements, sur la base de nombreux critères, tous définis dans l’objectif de pouvoir mesurer et rendre scientifiquement comparables des prix, des mètres carrés d’espaces verts, des nombres de kilomètres de voiries, des effectifs d’entreprises, des emplois, des établissements universitaires… La mode est aussi aux villes qui mobilisent des imaginaires et déploient leurs capacités à produire du rêve, à offrir en miroir une image de ce que peut être désirable, attirant…

Certains noms de villes mobilisent ainsi leur lot de patrimoine, d’histoire, de mode de vie idéalisé qui séduisent les touristes (Pékin, Séoul, Rio de Janeiro, Istanbul, New York, Paris…). D’autres cités tentent de se trouver une place dans le cercle mondial restreint des lieux de référence tels que Shangaï, Singapour, Abu Dhabi, Dubaï. Mais ces quelques cités peuvent-elles faire modèles et inspirer les modes à venir de fabrication des villes ?

Le développement des villes, c’est-à-dire à la fois la constitution du bâti et l’équipement des infrastructures, passe très souvent par la mobilisation de références, de méthodes et de moyens de production qui ont été déjà éprouvés. Ce sont des modes de conception, la mise en œuvre des projets, les savoir-faire techniques mais aussi les montages économiques et les ressources financières, enfin une main d’œuvre nombreuse qui sont mobilisées. Et l’ensemble de ces dispositions, étant donné l’évolution attendue de l’urbanisation, représente autant de contraintes que toutes les parties prenantes, tant publiques que privées, politiques, concepteurs ou opérateurs, ne sauraient négliger.

Au-delà des conditions de réalisation, ce sont aussi des imaginaires qui sont ainsi appelés : rêver de Dubaï pour le développement de Dakar, prendre Bilbao pour exemple à Lens, s’inspirer de Singapour pour certaines villes chinoises… Prendre modèle entend appliquer précisément ici la recette qui semble avoir si bien réussi là. Il suffirait au fond de respecter la liste des ingrédients et de bien appliquer quelques principes, comme s’il s’agissait juste de maîtriser le tour de main.

L’analogie à la cuisine est cependant bien insuffisante au regard de la complexité qui ressort des situations qui peuvent être observées et des difficultés qu’elles mettent en évidence. Appliquer la recette ne suffit pas ; il y faut aussi quelques conditions préalables d’une part et la nécessaire mobilisation de l’ensemble des acteurs du tissu local d’autre part pour permettre non pas une réplication de recette mais au mieux une réinterprétation motivée par le surgissement des spécificités du territoire.

La géographie et l’histoire d’un lieu rendent davantage possible (ou non) une trajectoire de développement, selon le climat, l’accès à des ressources, les formes d’occupation, etc. Ainsi, la transformation de Dubaï s’est-elle appuyée non seulement sur la rente pétrolière et gazière mais aussi sur une position géographique au carrefour des couloirs aériens existants dans toutes les directions : nord-sud, est-ouest. Cette position particulière a permis de capter une partie des flux de voyages d’affaire et de tourisme.

Les formes urbaines répondaient aux mêmes exigences d’attractivité et de fabrication d’un spectacle urbain. Mais tout ceci était rendu possible grâce à la vente des richesses du sous-sol. Le choix de la diversification des activités apparaît ainsi comme une anticipation d’une transformation attendue de la structure économique (et de la place du pétrole dans le monde). Une telle conjonction de circonstances est impossible ailleurs, lorsque les villes doivent accueillir une population toujours plus nombreuse et ne disposent ni des mêmes ressources, ni d’une même localisation.

Toutes les villes caressent le rêve d’une plus grande prospérité, qui se traduirait par une meilleure attractivité et un cadre de vie amélioré. Elles sont supposées se livrer à une compétition continue pour attirer des capitaux et des entreprises. Or, ce qui fait le meilleur indicateur de la prospérité d’un territoire est la qualité d’existence pour les habitants qui vivent sur le territoire, qui sont engagés dans les activités productives et culturelles, qui épargnent et font circuler les revenus, qui se forment et qui échangent.

Si l’on entend qu’il est impossible de répliquer exactement des modèles, il faut alors en déduire que toute expérience est unique et doit, pour une large part, s’appuyer sur ce qui fait l’originalité d’une ville : outre son cadre de vie et un climat, des ressources ou des marchés, l’énergie et la jeunesse d’une population, la capacité à produire des infrastructures bâties qui correspondent aux besoins spécifiques des habitants. Chaque ville recèle les conditions de son développement et peut faire appel à l’intelligence collective que ses habitants sont en mesure de lui offrir.

Dès lors, il ne s’agit plus d’organiser une résistance face à la concurrence de villes rivales, ni de penser en modèle qu’il s’agirait de promouvoir ou de protéger. L’horizon est plutôt à la définition des principes et des objectifs qu’il est nécessaire de poser pour qu’une ville devienne durable et hospitalière. Il s’agit donc, à l’inverse, de retenir toute source possible d’inspiration qu’il faudra chaque fois décliner dans son contexte, tant pour améliorer l’outil économique que pour animer des écoles ou construire de nombreux quartiers.

Puisse le site Urbanisme en Francophonie prendre sa part à la collecte et au partage des initiatives qui permettront d’améliorer le sort des villes et de leurs habitants partout dans le monde.

Signataires :

  • Sylvestre EDJEKPOTO, Urbaniste et Historien, Directeur Général de l’Institut Afrique Décide (IAD OUIDAH BÉNIN).
  • Lionel PRIGENT, Urbaniste et Économiste, Professeur à l’Université de Bretagne Occidentale, Directeur du Laboratoire de Géoarchitecture Brest

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