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Crise au Niger : et à la fin, c’est toujours la France qui perd ! – Par Jean-Pierre Vettovaglia

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Article publié par J.-P. Vettovaglia, Ancien Ambassadeur de Suisse et Représentant personnel du Président de la Confédération pour la Francophonie, Administrateur de Banque à Genève, avec l’aval de Q Magazine, Bucarest (numéro 278 d’août 2023).

Il règne actuellement en Afrique, en fait depuis plusieurs années déjà, un vent mauvais contre la France. Comme au Mali et au Burkina Faso, le coup de force au Niger signifie un nouvel échec de la France en Afrique. Le Niger est un baril de poudre que la moindre étincelle peut faire exploser. Avec une cinquantaine de contributeurs chevronnés, l’auteur avait décrit dans un volume intitulé « Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention » (Bruylant, Bruxelles, 2013, 1092 pages) les phénomènes en cours et leurs raisons.

 

Le rejet de la France par l’autre côté de la Méditerranée

 

La France ne veut pas comprendre que sa crédibilité en Afrique appartient à un passé révolu. Pourtant son rejet ne date pas de hier : son passé colonial ne passe plus, son intervention en Libye reste très contestée et rôdent toujours les fantômes de la France-Afrique. La question se pose : la France pourra-t-elle remettre un jour à plat sa politique africaine ? Les gouvernements successifs n’ont fait que dissimuler leurs échecs successifs et leurs reculades.

Le Président français, Emmanuel Macron, s’était pourtant juré de lutter contre ces sentiments hostiles dirigés contre son pays. Ses voyages au Mali et au Burkina Faso au début de son premier mandat, avec toutes les promesses faites d’éradication de l’islamisme, de nouveaux partenariats, de davantage de visas pour les étudiants, n’ont abouti qu’à des prières de « France dégage ! ».

Au Sahel, le sentiment anti-français tourne à l’obsession haineuse et n’a rien à voir avec l’éventuelle propagande russe. Son ampleur n’a pas été perçue à Paris. Les amis se sont transformés en clients insatisfaits. Au fond, avec une mauvaise foi revancharde, mais aussi un vrai dépit, l’Afrique francophone ne reconnaît plus la France sinon pour la rejeter. En France, la culpabilité coloniale hante les médias et la classe politique ce qui explique la faiblesse des réponses françaises, très éloignées du terrain et donc des populations africaines.

La France n’a pas compris ce qui se passait et n’a jamais trouvé la parade à la propagande qui se répandait contre elle. Un Commandant de la force d’intervention Barkhane me disait récemment à Paris n’avoir rien vu venir non plus au Mali. Les Ambassades françaises ne signalaient rien de rédhibitoire, les services de renseignements non plus, que ce soit la Direction générale du renseignement extérieur ou la Direction du renseignement militaire…

D’ailleurs à propos du Niger, Emmanuel Macron leur a vivement reproché de n’avoir pas averti Paris…Il semble bien que la France ne puisse pas se résoudre à vivre la rupture de son pacte colonial et les déceptions de ses relations postcoloniales. « On en a marre » des troupes françaises dont le départ est demandé.

Cette perte de maîtrise des événements semble s’expliquer par le rôle nouveau des réseaux sociaux qui répandent propagande et contestation virulentes à la vitesse d’un feu…de brousse ! Le même Général me disait que la parade à une telle avalanche de mécontentement, justifié ou pas, sur les réseaux sociaux n’avait pas encore été inventée…Coaliser les populations contre l’ancienne « puissance coloniale » avec des manifestations et des actes anti-français est une chose par contre très facile.

A quand le tour de la Côte d’Ivoire et du Sénégal qui accueillent encore des bases militaires françaises ? La régression de la francophonie va de pair avec ces développements tout comme le retrait des entreprises françaises.

De plus, la politique d’équilibrisme de la France avec l’Algérie qui ne fait pas de sens à l’heure actuelle tant est grand le « Mal algérien » a abouti à de mauvaises relations avec le Maroc.  Les atermoiements français sur le Sahara coûtent très chers à la France sur le plan diplomatique avec le Palais Royal marocain.

 

Intervention étrangère « à l’Ukrainienne » ?

 

La France et les Etats-Unis qui voient d’un mauvais œil des dizaines de milliers de protestataires vociférer « A bas la France, vive Poutine » ne veulent pas rester les bras croisés mais ne peuvent pas intervenir directement… Les Etats-Unis disposent de deux bases militaires à proximité des gisements d’uranium dont une dans le Nord près d’Agadez, soit la « Air Base 201 » opérée par USAFRICOM soi-disant pour combattre les insurgés islamistes mais plutôt pour protéger les investissements occidentaux.

Il leur reste alors à se battre par CEDEAO interposée et toute dévouée à l’Occident. Or, une confrontation militaire pour tenter de rétablir l’ancien régime de Mohamed Barzoum, désormais accusé de haute trahison, plongerait le continent dans le chaos : une guerre « mondiale » africaine serait une catastrophe. Contagieux, le désordre se répandrait partout et à grande vitesse dans des pays aux gouvernements fragiles et aux opinions publiques toujours très près de l’éruption.

L’intégrité de l’Algérie même pourrait être remise en question devant les ambitions expansionnistes des djihadistes au Sahel sans rien dire des velléités d’indépendance de la Kabylie. Le Président algérien a d’ailleurs déclaré qu’une attaque contre le Niger serait une attaque contre l’Algérie.

 

Ce que j’écris là est contenu dans une lettre de quelque 94 parlementaires français au président de la République…

Le choix n’est d’ailleurs probablement plus entre les mains de Paris mais bien de Victoria Nuland et de ses petits biscuits…à qui la Russie-Afrique militaire et la Chine-Afrique économique déplaisent souverainement. Elle était à Niamey le 7 août juste après le coup d’Etat…A noter que le Général Tiani, chef de la junte militaire a étudié au « College of International Security Affairs » de Washington D.C. (Département américain de la Défense).

Cinq membres de la junte ont aussi suivi leur formation militaire…aux Etats-Unis. Ce sont des amis de l’Amérique. Pour le « Wall Street Journal », ce sont les « good guys », surtout le Brig.Gen. Moussa Salaou Barmou, le favori du Pentagone et le principal canal diplomatique du gouvernement américain. Il a travaillé étroitement avec les Forces Spéciales américaines depuis de nombreuses années. Et si le but recherché par les USA était « Paris out of Africa ? »

J’en avais fait l’expérience personnellement en tant que conseiller d’une entreprise française d’intermédiation dans une affaire d’importance entre le parti communiste chinois et le gouvernement du Niger. Le Président du Niger avait reçu une délégation chinoise et une délégation gouvernementale du Niger s’était rendue à Pékin. Il s’agissait d’une grande centrale électrique au charbon qui aurait profité à toute la région et dont les exportations remboursaient le prêt. Le FMI est intervenu pour dire que la mise en œuvre de l’accord entraînerait la révision de ses propres projets et engagements. L’Ambassade des Etats-Unis s’en est mêlée pour proposer un projet américain, beaucoup plus cher, mais avec des assurances de sécurité que la Chine ne pouvait pas produire…Inutile de dire qu’aucune nouvelle centrale électrique n’a vu le jour au Niger.

La France n’a pas mesuré l’évolution des sociétés africaines que ce soit par ignorance, impéritie ou suffisance. Elle n’a pas su jauger les transformations des sociétés au Sahel et les conséquences de l’explosion démographique associée malheureusement au non-développement économique (le PIB par tête est en diminution, ce qui en dit long de soixante ans de coopération économique et d’aide au développement…).

Sait-on seulement que la moyenne d’âge de la population est inférieure à 15 ans…que 55% des enfants ne vont pas à l’école primaire…que près de la moitié de ceux qui en sortent sont analphabètes…que le système éducatif s’est effondré…que la jeunesse n’a pas de perspectives d’emploi… et que c’est un pays très peu privilégié par l’aide publique au développement…que l’augmentation anarchique de la population est favorable au non-développement. Et la France n’a rien anticipé. La corruption endémique et les faiblesses de l’appareil d’État n’expliquent pas tout. L’aide privilégie les pays émergents et néglige souvent les pays difficiles !

 

Quel est alors le narratif des putschistes ?

 

Débarrasser la région des militaires français et américains, éliminer la « cinquième colonne » franco-otanienne dans ses propres rangs militaires (la Turquie vient de mettre à pied tous les officiers de son armée qui avaient eu un poste onusien dans leur carrière…), ses médias et ses ONG. Ils veulent mettre fin au viol économique de leur patrie depuis les indépendances. Ils veulent mettre fin à la justification de la présence militaire française et otanienne (lutter contre les djihadistes du Sahel) et au pillage économique de leur région. Le leader nigérian millionnaire Bola Tinubu leur paraît être le modèle du dirigeant corrompu nécessairement favorable aux Occidentaux…Et des réseaux patriotiques interafricains commencent à émerger…Au Niger, la France exporte quelque 95% des richesses du pays (uranium, pétrole, gaz naturel, charbon, étain, colombite) ne lui laissant que la partie congrue sur place.

Elle contrôle le Franc CFA garanti sans raison par la banque de France qui contraint les 14 États de la Communauté financière africaine à déposer 50% de leurs réserves dans un compte spécial de la Banque de France réduisant d’autant leur liberté financière et économique. Le groupe français Orano exploite les mines d’uranium depuis 50 ans…Il s’agit en conséquence de combattre Al Qaida au Sahel, un peu mais surtout pas trop, afin de justifier une présence militaire.

 

Conséquences

Elles sont irrémédiables : toutes mesures de sanctions, de boycott, de mise à l’écart du Niger ne peuvent qu’aboutir à quatre choses :

  • Des califats terroristes vont s’im planter durablement au Niger et la menace terroriste augmentera en France. L’Algérie sera sérieusement mise à l’épreuve. Les groupes armés terroristes sont présents au Mali, au Burkina et au Niger ; demain ils le seront plus au Sud, en Côte d’Ivoire, au Togo et au Bénin. A Dakar, l’opposant Ousmane Sonko joue sur la fièvre anti-française…Dans ce contexte, les prétentions du Nigéria au rôle de gendarme de la région passent très mal et sont vues d’un très mauvais œil par les voisins.
  • La faim et une misère accrue seront l’avenir du Niger à court et moyen terme. C’est déjà l’un des pays les plus pauvres du monde…Mettre abruptement fin aux actions françaises d’aide au développement et d’appui budgétaire laisse chacun songeur dans le cas d’espèce…Doit-on punir les plus pauvres pour les actions de leur gouvernement ? Les conséquences des changements climatiques sur les activités agricoles vont condamner des éleveurs à la ruine. Le niveau d’extrême pauvreté s’élève à 41,8% en 2021 et touche près de dix millions de personnes. Il est vrai que l’aide de l’Agence Française de développement ne représentait que 120 millions d’euros en 2022…soit 1% des 12 milliards d’euros d’aide française au développement. Mettre fin à l’aide est une recette magique pour alimenter le sentiment anti-français. Et une raison de plus pour se tourner vers la Russie et la Chine. Sans oublier que tous les chantiers entamés pour le bien des populations resteront inachevés.
  • La déstabilisation sécuritaire, l’appauvrissement du pays, sa démographie en pleine accélération vont certainement provoquer une forte poussée migratoire en Europe. L’immigration augmente aussi en fonction de la dimension sécuritaire également.
  • Les risques d’une déstabilisation générale du Sahel sont avérés. La présence militaire française était un facteur de stabilisation sécuritaire de ces pays. L’opération barkhane est terminée…et la France ne pourra pas maintenir son dispositif au Niger très longtemps. Tout le Sahel s’en trouvera davantage déstabilisé.

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